Lettre patrimoniale
Pouvoirs publics, sécurité sociale et planification financière
Lettre patrimoniale septembre 2005
Henriëtte Prast est la nouvelle professeur en planification financière personnelle de l’Université de Tilburg, une chaire financée par la Rabobank. Récemment, elle a donné son point de vue sur les questions financières personnelles :
‘La plupart des gens n’ont aucune notion des questions financières, ni ne sont bien formés en la matière! L’être humain doit planifier toute sa vie de manière rationnelle mais cela ne correspond pas au comportement effectivement observé…
Les individus ne souhaitent pas et ne peuvent pas se pencher sur leur situation financière future…’ Les individus sont-ils vraiment aussi ignorants que le prétend madame Prast ? Par conséquent, les pouvoirs publics doivent-ils se charger de leur planification et exercer une surveillance sur les conseillers financiers ? Ou bien notre collègue Prast vise-t-elle uniquement une nouvelle direction ‘Contrôle de la planification financière’ auprès de la Banque néerlandaise ?
Depuis 1983, j’enseigne différents aspects de la planification financière personnelle à l’Université d’Anvers. Chaque année, je demande à mes étudiants d’élaborer un plan pour un cas particulier – une ‘étude de cas’, comme on l’appelle dans notre jargon. La tâche : réaliser, pour une famille concrète, un bilan du patrimoine et une estimation des revenus et des dépenses. L’étudiant doit identifier les objectifs et les préoccupations de la famille en question, et ensuite développer entièrement un seul point. Détail curieux : généralement, les étudiants analysent la situation à la pension. De cette façon, au fil des ans, j’ai déjà examiné quelques milliers de cas avec les étudiants et discuté avec eux des raisons et des motifs se cachant derrière chaque bilan.
Mon étude empirique réalisée au cours des 22 dernières années laisse-t-elle croire que les individus sont incapables de réfléchir à leur situation financière future ?
Examinons les résultats d’un groupe de 80 cas, émanant d’étudiants adultes inscrits l’année dernière. La question était toujours la suivante : “Établissez l’inventaire du patrimoine et le budget d’une famille qui vous intéresse, ainsi qu’un aperçu de leurs préoccupations et objectifs.”
Les préoccupations financières des jeunes de l’échantillon étaient tout à fait classiques : achat et financement de l’habitation ; les études des enfants ; le contrôle des dettes ; une épargne à long terme suffisante pour s’assurer une belle pension.
Parmi les 80 cas figuraient également 14 familles âgées entre 55 et 60 ans, qui n’étaient pas encore pensionnées et qui se posaient des questions sur leurs perspectives de pension, ainsi que sur l’éventuelle planification successorale.
Ce petit groupe nous intéresse particulièrement. Comment se débrouillaient-elles ?
Si je réalise une estimation de leurs besoins en matière de dépenses entre aujourd’hui et un avenir lointain, - pour lequel on a appliqué un multiplicateur actuariel de 22 à 26 pour tenir compte d’une augmentation attendue du coût réel de la vie et de l’inflation – j’en ai conclu que huit des 14 familles avaient trop d’argent et que six familles manquaient d’argent pour pouvoir maintenir, tout au long de la vie, leur niveau de vie actuel, sans devoir vendre leur habitation. En outre, j’ai utilisé une évaluation actuarielle. Si elles devaient modérer leur niveau de vie actuel, dans quelle mesure le feraient-elles ? Seule une famille se trouvait sous les 40 %. Les déficits allaient de 8 % à 15 %, les surplus s’échelonnaient de plus de 30 % à 50 %.
Un échantillon aléatoire ? D’après mon expérience, c’est tout à fait normal. Je suppose qu’au cours des 20 dernières années, à raison de plus de 100 cas par an, j’ai connu ma part de cas ordinaires et inhabituels. À l’exception des cas habituels des agriculteurs, indépendants, dirigeants d’entreprise, cadres, fonctionnaires et ouvriers, j’ai également découvert plusieurs situations exceptionnelles, comme celle d’un chef de famille qui effectuait des forages de pétrole dans la brousse ou celle d’un pilote en Amérique latine. L’un avait perdu toute joie de vivre et toute ambition après le décès de son épouse, tandis qu’un autre Belge fortuné voulait vivre en totale indépendance vis-à-vis de l’État, etc.…
Mais, en général et en moyenne, ces cas présentaient le même profil : les individus évaluent leurs besoins de façon très réaliste, prennent des dispositions réfléchies, exagèrent l’aspect sécurité. Cependant, toutes les familles traversent également des périodes de transition où les points de référence sont déplacés : après une maladie, un décès, des problèmes conjugaux, un revers financier, un abus de confiance, des décisions stupides et décevantes. Nous retrouvons toujours quelques-uns de ces cas dans un échantillon.
Il existe également des cas qui se terminent très mal. La perte de discernement et de capacité, les effets de l’accoutumance aux drogues et à l’alcool.
J’ai également rencontré des cas de personnes qui – de manière inattendue – vivent plus longtemps que leur patrimoine. Mais les exceptions représentent une petite minorité.
Milton Friedman a été interviewé à l’occasion de son 92ème anniversaire. «Somme toute, la sécurité sociale n’a aucune raison d’être… L’argument invoqué est que les individus ne pensent pas à leurs vieux jours. ‘Selon certains, si l’État ne s’en mêlait pas, nous vieillirions tous sans un sou.’ D’un point de vue historique, il n’existe aucune preuve que c’est vrai. Toutefois, nous ne devons pas nous comporter en utopistes. La sécurité sociale est populaire et nous ne pouvons pas nous en débarrasser. Comment remédier au problème ? Par la privatisation.»
Mes résultats concordent bien davantage avec le point de vue de Friedman qu’avec celui de Prast. Nous ne devons pas non plus supprimer le point de vue de Friedman parce qu’il est ‘américain’. Son idée trouve son origine dans l’école autrichienne, c’est-à-dire : Friedman traduit la vision européenne classique.
Les individus sont habitués à élaborer correctement leurs plans. Dans ce cadre, aucun contrôle de l’État n’est vraiment nécessaire.
Emiel Van Broekhoven
28 août 2005

